Un vieillard peu mobile déambulait lentement sur la passerelle St Georges, ayant l'espoir de tenir bon, jusqu'à ce qu'arrive la rive d'en face.
Sa canne de bois battait la mesure, effroyable rythme, que la lenteur de ses pas. Les passants pressés dépassaient le vieil homme, le bousculaient, l'injuriaient tel une horde sauvage, affamée, voraces, téléphones en bouche et serviettes à la main, et deux pigeons sales et décharnés copulaient à ses côtés, se foutant de son labeur, frottant aile contre aile leurs corps abjectes, et les moignons puants de leurs pattes trépignaient, ivres qu'ils étaient, de sexe et de boue. Que fallait il qu'il soit mort pour qu'on le remarqua ?
Les pigeons, même eux les pigeons, détestables éléments de l'enfer urbain, devenaient méprisant ? L'affaire était courte, quelques va et vient maladroits, coups de becs spasmodiques et tout deux volaient vers un coin opposé à la recherche de nouveaux complices, ou de quelques aliments infâmes à ingurgiter.
Le vieux passait donc, dans l'indifférence la plus totale mais son cerveau sénile était plein de bouillantes menaces envers tout ce monde dont il était exclu.
"Courez, courez bande de vauriens... Rien ne sert de courir il faut regarder à point, et vous ne voyez pas, tant pis pour vous, la belle affaire ! que c'est la mort qui vous attend au bout !"
Chaque pas devenait un enfer pour ce corps paresseux, las de se battre pour une pacotille. Franchir ce pont quelle ironie ! Quel dérisoire défi, pour ces jambes qui avaient tant parcouru...
La foule devenait plus compacte, plus oppressante, et les crânes dégarnis, et les chapeaux flétris qui les cachaient, et les écharpes baveuses autour de cous gonflés d'orgueil, tout cela fouettaient cet homme qui n'en était plus un, tout ça battaient, s'entrechoquaient dans cette danse funeste, inexorable, nauséabonde.
Planté dans ce décor qui défilait à grande vitesse, impuissant spectateur de l'implacable fuite de la vie. Lentement, sa main lâchait sa canne qui tombait, paf ! sur le pont, ses bras ballotés par les coups d'épaules incessants pendaient incapables, et ses poumons s'essoufflaient, et son souffle s'éteint. Peu à peu ses jambes flageolèrent et l'homme tombait, plof ! et sa tête molle heurtait le froid métal de la passerelle.
Eniatipac Etenalp
samedi 1 août 2009
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